Elle est assise à ma droite, ma mère. Avec ses cheveux longs bouclés. Sa monture de lunettes rouge en forme de papillons. Histoire d’être à la mode. Au final, elle fait cruche. Son tailleur bleu nuit sur son chemisier blanc. Au moins là, l’habit fait le moine. Froide, austère et pompeuse. Voici les quelques traits de costume et de caractères qui définissent ma mère. En quelques mots.
Ma mère, femme de moyen-âge sortie tout droit d’un champ de patates douces du XII° siècle. Officiellement, elle a trente sept ans. A la voir, n’importe qui lui en donnerait pas moins de cinquante. Ma mère, le regard vide et les lèvres épousant le néant. Les seules fois où sa langue tourne dans sa bouche, c’est pour parler.
Mon père s’est barré depuis plusieurs années déjà. J’étais jeune, je ne m’en souviens plus. Depuis, elle ne m’a jamais présentée de beau-papa ou d’amant rencontré au secrétariat de l’université où elle travaille. Ça doit être chiant quand même de plus embrasser de garçons. Là, je mets une option. Je n’ai que douze ans. Et celui dont je suis amoureuse, je n’ai pas encore été le voir. Trop timide.
A ma gauche, une chaise vide. En face de moi, un miroir. Je me vois à l’intérieur. Et plus je me regarde, plus je me dis que je ne ressemble pas à ma mère. Encore heureuse. Je me serais déjà tiré une balle depuis longtemps. Y’aurait eut du sang sur le miroir. Du sang qui aurait giclé de ma cervelle. Car, si je devais choisir comment mourir, ce serait d’une balle dans le palais. Oui. D’ailleurs le palais, parlons-en. Il paraît qu’il est à refaire. Mes dents soi-disant ne poussent pas droites. S’il me demandait ce que je n’aime pas en moi, je dirais sans hésiter mes dents. Il, c’est Benoît. Mon amoureux. De toute façon, il ne vient pas me voir. Il ne me parle pas. Normal. Mes dents sont la première chose que l’on voit quand on me regarde et de suite, ça éloigne.
A part les dents, je ne suis pas si moche que ça. Faut pas pousser non plus. Quelques boutons d’acné par-ci par-là. Mais j’ai Biactol. A travers le miroir, je me regarde et j’observe ma mère. Moi, j’ai les cheveux mi-courts qui me tombent sur les oreilles. Une frange sur le front. Ça cache quelques impuretés. Le seul point commun visible entre ma mère et moi, ce sont les lèvres et le nez. On a la même moue. Le même nez, la même bouche, la même odeur quand on nous touche. Rassurez-vous, la ressemblance s’arrête là. C’est moi que je rassure surtout.
Il suffit d’y regarder d’un peu plus près. Je ne porte pas de tailleur. C’est nul les tailleurs. Je porte le plus souvent un jean taille basse et des t-shirts super larges avec des trucs écrits dessus. « Punk is not dead », « Nirvana ». Oui, j’adore le rock et le punk. Pour mon anniversaire, ma mère m’a fait plaisir, elle m’a offert une place pour aller voir Indochine. J’étais trop contente. Bon après, elle s’en est prit une pour elle aussi. Dans les gradins, c’était cool mais ma mère ne connaissait aucune chanson et elle est restée assise tout le temps. La honte. Tout ça pour vous dire que je n’ai rien à voir avec ma mère.
Là où nous nous trouvons, ma mère et moi, nous ne sommes pas seules. Il y a une vieille, les cheveux blancs surplombant des rides sur le visage. Elle n’est pas jolie, elle n’est pas moche non plus. Elle me regarde un sourire aux lèvres. Elle porte un dentier. Il y a aussi un homme qui me fait peur. Des lunettes carrées, dressé sur sa chaise, il s’est prit un balai dans le cul au réveil. Tout le contraire de la vieille, il fait la gueule. Je devrais tenter un rapprochement avec ma mère. Ils semblent fait pour s’entendre ces deux là.
Sur les murs, des affiches avec des sourires partout. Des numéros de téléphone. Des slogans qui vantent les méritent de tel dentifrice, de tels soins aux dents.
Je suis chez mon dentiste. Enfin, celui de ma mère. J’ai pas le droit de choisir. D’ailleurs, si j’avais à choisir. J’irais pas chez le dentiste. J’aime pas. A chaque fois que j’y vais, je me retrouve avec une carie à soigner. Tu manges trop de sucreries qu’il me dit. Et quand il n’y a rien, il trouve toujours un truc.
Vivement qu’il parte à la retraite. Il ne doit pas en être loin. Ma grand-mère le fréquentait déjà avec ma mère quand elle avait mon âge. Il s’appelle Soudet. Il a un nom qui convient comme deux gouttes d’eau à sa fonction.
Qu’est-ce qu’il va me trouver aujourd’hui ? Une nouvelle carie ? Tout ce que j’espère, c’est qu’il ne m’annonce pas que je doive porter un appareil. Ce serait atroce pour mon avenir. Pour Benoît.
Perdue dans mes pensés, mes espoirs, je n’ai pas vu que le docteur a ouvert la porte de sa salle de torture. Il a déjà raccompagné sa dernière victime et s’est avancé dans la salle d’attente.
Je lève la tête au moment il prononce de sa voix criarde « Mademoiselle Velay ».
C’est moi. Je le suis toute anxieuse. Ma mère m’accompagne. Je croise les doigts.
*
La salle de torture ne change pas. Surtout qu’entre mes deux visites chez le dentiste, j’ai été voir Sweeny Todd, et je me demande ce qu’il fait de ses victimes, Monsieur Soudet, quand il les rate. Ça doit bien arriver.
La salle est divisée en deux. Une première partie, avec le bureau du docteur, pour faire bonne impression au premier regard. C’est là que ma mère m’attend. Moi, je suis embarquée directement dans l’autre partie de la salle. Sur la marche supérieure. C’est là que le docteur a installé tous ses objets de torture. Il a les moyens de me faire parler. Enfin, de me faire ouvrir la bouche.
Dans un silence pesant, il m’invite à m’asseoir dans le siège qu’il adapte à ma taille. Il me met dans la gueule sa lampe rectangulaire. Il me fait ouvrir la bouche, consulte son ordinateur, s’habille d’un masque, me glisse dans la bouche un tuyau et des quantités incalculables de petites machines qui me font peur.
La bouche grande ouverte, je ferme les yeux et j’attends le plus tranquillement possible qu’il me dise que je peux me redresser et recracher.
*
— Au revoir Mademoiselle, qu’il me fait tout sourire se ses dents blanches, et s’adressant à ma mère : au revoir Madame. Bonne journée.
Je n’ose à peine le regarder. Les deux personnes que je déteste le plus au monde sont là. Ma mère qui m’a amené ici et le dentiste qui m’a prescrit un rendez-vous chez l’orthodontiste pour la pose d’un appareil.
Ce que je viens de vivre dans sa salle de torture n’est rien comparé à ce qui m’attend. Benoît voudra-t-il de moi si je viens vers lui un sourire de ferraille dans sa direction ? La vie est trop injuste. Vite, quand je rentre j’appelle Stéphanie, elle saura me dire comment opérer. C’est ma meilleure amie.
